Vingt-cinq mille cinq cent quatre-vingt-trois milliards de FCFA. Le chiffre est si grand qu’il semble presque abstrait. Pourtant, derrière lui se trouvent des obligations du Trésor, des prêts bancaires, des Eurobonds et des financements contractés par des entreprises publiques.
Le Bulletin statistique de la dette publique 2019-2024, publié le 14 juillet 2026 par le ministère de l’Économie, des Finances et du Plan, rassemble ces engagements dans une même photographie. Ses données résultent d’un rapprochement avec les créanciers et partenaires financiers, réalisé avec l’appui de Forvis Mazars après les travaux de la Cour des comptes.
Ce qui a réellement été publié
Le document accessible au public n’est pas le rapport complet de Forvis Mazars. C’est un bulletin officiel produit par les administrations sénégalaises, qui reprend les chiffres issus du travail de fiabilisation auquel le cabinet a participé.
Cette distinction est importante. Forvis Mazars n’a pas « découvert » 25 583 milliards de nouvelles dépenses en juillet 2026. Le cabinet a aidé à inventorier et à rapprocher des dettes déjà contractées, mais auparavant incomplètement consolidées dans les statistiques publiques.
Le bulletin prolonge l’audit publié par la Cour des comptes en février 2025. Celui-ci reposait en partie sur un échantillon de bailleurs. Le nouvel exercice élargit la couverture à l’administration centrale et au secteur parapublic, puis rapproche les montants avec les informations des créanciers.
Il s’agit donc d’abord d’un travail de comptabilité et de transparence : établir plus précisément qui doit combien, à qui, dans quelle monnaie et selon quel calendrier.
Une dette multipliée par 2,3 en cinq ans
La dette du secteur public est passée de 11 219 milliards de FCFA en 2019 à 25 583 milliards en 2024. Elle a augmenté d’environ 128 % en cinq ans.
Pendant la même période, le PIB nominal — la valeur de tout ce que l’économie produit en une année, mesurée aux prix courants — est passé de 13 713 à 19 893 milliards de FCFA, soit une progression d’environ 45 %.
La dette a donc grandi beaucoup plus vite que l’économie chargée de la supporter. C’est pourquoi le ratio dette sur PIB est passé de 81,8 % à 128,6 %.
Pour le lire simplement, lorsque l’économie sénégalaise produisait 100 FCFA de richesse en 2024, le secteur public portait environ 129 FCFA de dette accumulée. Mais ces 129 FCFA ne sont pas tous exigibles la même année : les remboursements sont étalés selon des échéanciers différents.
Comparer un État à un ménage a aussi ses limites. Un État ne prend pas sa retraite, prélève des impôts, renouvelle une partie de ses emprunts et peut voir ses recettes augmenter avec l’économie. La question n’est donc pas seulement « combien doit-il ? », mais « peut-il payer ses échéances sans étouffer les services publics et sans emprunter toujours plus cher ? ».
Les 25 583 milliards ne forment pas un seul bloc
L’administration centrale porte 23 667 milliards de FCFA, soit 119 % du PIB retenu dans le bulletin. Le secteur parapublic en porte 1 917 milliards, soit 9,6 % du PIB.
La dette parapublique correspond aux emprunts directs d’entreprises et organismes contrôlés par l’État, hors dette que l’administration centrale leur a rétrocédée. Cinq entités en concentrent près de 81 % :
- le groupe Petrosen : 660,2 milliards de FCFA ;
- la SOGEPA : 299 milliards ;
- la Senelec : 227,6 milliards ;
- l’AIBD : 188,7 milliards ;
- le FERA : 170,9 milliards.
Cette concentration ne prouve pas que ces sommes ont été perdues. Une entreprise publique peut emprunter pour construire une infrastructure ou développer une activité génératrice de revenus. Le vrai test est ailleurs : ces projets produiront-ils assez de recettes pour rembourser leurs dettes, ou faudra-t-il utiliser le budget de l’État ?
Dette extérieure et dette intérieure : deux risques différents
Sur les 23 667 milliards dus par l’administration centrale, 16 894 milliards — 71 % — relèvent de la dette extérieure. La dette domestique représente 6 773 milliards.
La dette extérieure est moins chère et plus longue dans la photographie de 2024 : son taux d’intérêt effectif moyen ressort à 3,4 %, pour une maturité résiduelle de 8,7 ans. Mais elle expose davantage aux devises et aux conditions des marchés internationaux. L’euro représente 46 % de la dette totale de l’administration centrale et le dollar 17 %.
La dette domestique coûte en moyenne 5,3 % et ne dispose plus que de 3,6 années de maturité résiduelle. Elle doit donc être renouvelée plus fréquemment. Si les banques et investisseurs demandent un taux supérieur au moment du renouvellement, la facture augmente rapidement.
Cette dette locale a progressé particulièrement vite : pour l’ensemble du secteur public, elle est passée de 2 160 milliards de FCFA en 2019 à 7 576 milliards en 2024. Le Sénégal dépend donc davantage du marché régional et des banques pour financer ses besoins courants et remplacer les emprunts arrivant à échéance.
Le chiffre le plus concret est peut-être 5 498 milliards
Le stock de dette est le montant encore dû. Le service de la dette correspond, lui, aux sommes à payer au cours d’une année : remboursement du capital et intérêts.
Pour 2026, le bulletin présente un service de 5 498 milliards de FCFA :
- 4 307 milliards de remboursement du principal ;
- 1 191 milliards d’intérêts.
Ce chiffre doit être manié avec précaution. Il suit une logique budgétaire et inclut non seulement les paiements sur les dettes déjà décaissées, mais aussi ceux associés aux nouveaux financements prévus pour boucler les budgets futurs. Il ne signifie donc pas que 5 498 milliards d’anciennes dettes devront être payés uniquement avec les impôts de 2026.
Une partie du principal pourra être refinancée par de nouveaux emprunts, comme le font de nombreux États. Le risque apparaît lorsque ce refinancement devient trop cher ou lorsque les investisseurs ne souhaitent plus prêter suffisamment. À ce moment-là, le budget doit absorber une part plus importante de l’effort.
Ce que cette dette peut changer pour le citoyen
La dette publique ne prélève pas directement 25 583 milliards dans les comptes des Sénégalais. Son effet passe par le budget et par le coût du financement.
Plus les intérêts et remboursements mobilisent de ressources, moins l’État conserve de liberté pour financer les écoles, les hôpitaux, les routes, la protection sociale ou l’entretien des infrastructures. Pour rééquilibrer les comptes, il peut chercher davantage de recettes, réduire certaines exonérations, mieux cibler les subventions ou reporter des investissements.
Un État très présent sur le marché financier régional peut également entrer en concurrence avec les entreprises pour l’épargne disponible. Si prêter à l’État devient plus rémunérateur, les banques peuvent exiger davantage des PME et des ménages, ou leur accorder moins de crédit. Cet effet n’est pas automatique, mais il fait partie des risques à surveiller.
La conséquence la plus immédiate est donc une marge de choix plus étroite. Chaque baisse de recettes, dépassement de dépenses ou projet public peu rentable devient plus difficile à absorber.
Ce que le bulletin ne démontre pas
Le document établit des montants. Il ne retrace pas, projet par projet, l’utilisation de chaque emprunt. Il ne permet donc pas d’affirmer que 25 583 milliards de FCFA ont été détournés, perdus ou dépensés illégalement.
Il ne constitue pas non plus, à lui seul, une analyse complète de soutenabilité. Pour déterminer si la dette peut être payée sans crise, il faut aussi connaître l’évolution future des recettes fiscales, des exportations, de la croissance hors pétrole et gaz, des dépenses publiques et des conditions auxquelles le pays pourra se refinancer.
Enfin, le ratio de 128,6 % n’intègre pas encore le rebasage du PIB annoncé par les autorités. Si la nouvelle mesure du PIB est plus élevée, le ratio baissera mécaniquement. Mais le montant nominal de 25 583 milliards ne disparaîtra pas : changer la taille statistique du dénominateur ne rembourse aucun créancier.
Les cinq indicateurs à suivre maintenant
Le débat utile ne devrait pas s’arrêter au chiffre de 128,6 %. Les prochains documents publics devront permettre de suivre :
- le coût moyen des nouveaux emprunts et des refinancements ;
- la part des recettes publiques absorbée par les intérêts ;
- les échéances exactes des prochaines années ;
- les résultats financiers de Petrosen, SOGEPA, Senelec, AIBD et FERA ;
- la publication régulière d’une dette consolidée, rapprochée avec les créanciers.
Le vrai message du document
Le Sénégal n’a pas découvert en juillet 2026 une facture entièrement nouvelle. Il a rendu visible, dans une même base, une dette plus large que celle longtemps présentée au public.
Cette transparence est indispensable, mais elle n’est que le début. Le problème central n’est pas seulement le niveau de la dette : c’est la vitesse à laquelle elle a augmenté, le coût croissant de son renouvellement et la capacité des projets financés à produire des résultats économiques et sociaux mesurables.
