Sur une carte, le trait est impressionnant : un réseau gazier partirait du Nigeria, longerait la façade atlantique de l’Afrique de l’Ouest, atteindrait le Maroc et pourrait ensuite se connecter à l’Europe. Au total, près de 6 800 kilomètres d’infrastructures, dont environ 5 100 kilomètres en mer.
Le 19 juillet 2026, à Freetown, les pays réunis au sommet de la CEDEAO ont signé un accord intergouvernemental encadrant le Gazoduc Africain Atlantique, aussi appelé gazoduc Nigeria-Maroc. Cette signature donne au projet un soutien politique régional attendu depuis plusieurs années.
Mais elle ne signifie pas que les travaux commencent demain.
Ce qui vient réellement d’être signé
Un gazoduc traversant ou desservant autant de pays ne peut pas fonctionner avec treize réglementations différentes. Il faut notamment s’entendre sur les droits de passage, la fiscalité, la sécurité, l’accès au réseau, les responsabilités en cas d’accident et le règlement des conflits.
L’accord intergouvernemental, ou IGA, sert à établir ce cadre commun entre les États. Un second type de texte, appelé accord avec l’État hôte ou HGA, doit organiser la relation entre la future société du projet et chaque pays où se trouveront les installations.
Les ministres de l’Énergie de la CEDEAO, du Maroc et de la Mauritanie avaient validé les projets de ces accords en novembre 2024. La cérémonie de Freetown transforme donc plusieurs années de préparation juridique en engagement politique au plus haut niveau.
Cette étape réduit un risque important pour les futurs investisseurs : celui de financer une infrastructure dont les règles changeraient à chaque frontière. Mais elle ne constitue ni un contrat de construction, ni une levée de fonds, ni une décision finale d’investissement.
Un réseau régional, pas seulement un tuyau vers l’Europe
Le projet prévoit une capacité pouvant atteindre 30 milliards de mètres cubes de gaz par an. Son tracé principal partirait du Nigeria et passerait par le Bénin, le Togo, le Ghana, la Côte d’Ivoire, le Liberia, la Sierra Leone, la Guinée, la Guinée-Bissau, la Gambie, le Sénégal et la Mauritanie avant d’atteindre le Maroc. Des extensions doivent aussi desservir des pays sans accès à la mer.
L’image la plus visible est celle du gaz nigérian remontant jusqu’au Maroc, puis éventuellement vers l’Europe. Pourtant, l’intérêt économique pour l’Afrique de l’Ouest se trouve surtout dans les points de sortie prévus le long du parcours.
Le gaz pourrait alimenter des centrales électriques, des cimenteries, des mines, des industries agroalimentaires ou des usines d’engrais. Des pays aujourd’hui dépendants du fioul importé disposeraient d’une source d’énergie supplémentaire. Le réseau pourrait également accueillir du gaz produit ailleurs sur la côte ouest-africaine, si les contrats et les raccordements le permettent.
Autrement dit, la réussite ne se mesurera pas seulement au volume exporté vers le nord. Elle dépendra de la quantité de gaz réellement livrée aux économies traversées et de l’activité productive créée autour de cette énergie.
Ce que cela pourrait changer pour un ménage ou une PME
Un gazoduc ne fournit pas directement de l’électricité à une maison. Il transporte un combustible. Pour qu’un citoyen en bénéficie, il faut ensuite construire ou adapter des centrales, renforcer les réseaux électriques et organiser la distribution du gaz aux industriels.
Si toute cette chaîne fonctionne, le projet pourrait :
- réduire l’utilisation de centrales fonctionnant avec des produits pétroliers importés et coûteux ;
- améliorer la régularité de l’approvisionnement électrique ;
- donner aux industries une énergie plus prévisible ;
- soutenir des emplois dans la construction, la maintenance, la logistique et les services ;
- générer des revenus de transit et des recettes fiscales pour les pays concernés.
Ces bénéfices ne sont toutefois pas automatiques. Un gaz livré à un prix élevé peut produire une électricité toujours chère. Des centrales supplémentaires ne réduisent pas les coupures si les réseaux de transport et de distribution restent fragiles. Et les emplois de chantier peuvent être temporaires ou très spécialisés si les accords ne prévoient pas suffisamment de formation et de contenu local.
L’expérience des interconnexions électriques ouest-africaines montre néanmoins qu’une infrastructure régionale peut produire des effets concrets. Selon la Banque mondiale, plus de 4 000 kilomètres de lignes à haute tension relient désormais quinze pays, et certains échanges transfrontaliers ont déjà réduit les coûts de production électrique. Le gazoduc devra démontrer la même capacité à dépasser les annonces politiques.
Le chiffre qui domine : environ 26 milliards de dollars
La CEDEAO estimait le coût du projet à environ 26 milliards de dollars en novembre 2024. À cette échelle, aucun accord politique ne suffit. Les promoteurs doivent convaincre des banques, des fonds, des institutions de développement et probablement des investisseurs privés que les revenus futurs rembourseront la construction.
Pour cela, plusieurs réponses sont encore nécessaires :
- Qui apportera les fonds propres et qui prêtera le reste ?
- Quels États accorderont des garanties financières ?
- Quels producteurs s’engageront à fournir le gaz pendant plusieurs décennies ?
- Quelles centrales et industries accepteront d’en acheter, à quel prix et pour quelle durée ?
- Comment les risques de change, de sécurité et de dépassement des coûts seront-ils répartis ?
En janvier 2024, la compagnie nationale nigériane NNPC indiquait encore travailler à accélérer la décision finale d’investissement. Les annonces consultées après le sommet de Freetown ne fournissent ni clôture financière, ni calendrier ferme de construction, ni date de mise en service.
Il est donc trop tôt pour présenter les 26 milliards de dollars comme une dépense déjà engagée par les budgets publics. La structure de financement définitive n’est pas publiée. C’est précisément elle qui permettra de mesurer ce que les États, les entreprises publiques et les investisseurs privés risquent réellement.
Le Sénégal se trouve sur le tracé, mais ses gains restent à construire
Pour le Sénégal, le projet peut devenir à la fois une route de transit, une source d’approvisionnement et un débouché potentiel pour du gaz régional. Des échanges entre l’ONHYM marocain et Petrosen ont déjà porté sur les relevés sous-marins réalisés dans les eaux sénégalaises, les études environnementales et l’identification de champs susceptibles d’alimenter le réseau.
Mais la présence du gazoduc au large des côtes ne garantit pas une baisse des factures. Le pays devra négocier ses points d’entrée et de sortie, les tarifs de transport, les volumes réservés au marché local et les investissements de raccordement.
Le bon indicateur ne sera donc pas seulement le nombre de kilomètres posés dans les eaux sénégalaises. Il faudra suivre le prix du gaz livré, les centrales effectivement raccordées, les recettes perçues et la part des contrats attribuée aux entreprises et travailleurs locaux.
Quatre risques peuvent encore ralentir le projet
Le premier est financier. Plus le chantier tarde, plus les coûts peuvent augmenter. Un dépassement sur une infrastructure de 6 800 kilomètres se chiffre rapidement en milliards.
Le deuxième est commercial. La capacité annoncée n’a de valeur que si des producteurs peuvent fournir le gaz et si des clients solides s’engagent à l’acheter pendant longtemps. Le Nigeria doit simultanément alimenter son marché intérieur, ses projets de gaz naturel liquéfié et ses autres infrastructures.
Le troisième est politique et juridique. Le réseau implique de nombreux États, dont les priorités, les gouvernements et les relations régionales peuvent évoluer pendant les années de construction et d’exploitation.
Le quatrième est environnemental. Les études d’impact et le cadre de réinstallation étaient encore en préparation en 2026. Un tracé majoritairement offshore limite certains déplacements de populations, mais n’élimine ni les risques pour les écosystèmes marins, ni les impacts des installations côtières, ni les émissions de méthane. Le gaz reste une énergie fossile : son rôle de transition dépendra de la maîtrise des fuites et de sa complémentarité avec les énergies renouvelables.
Le vrai test commence après la signature
Le sommet de Freetown règle une question essentielle : les États acceptent désormais un cadre politique commun pour faire avancer le Gazoduc Africain Atlantique. Sans cet accord, aucun investisseur sérieux ne pouvait envisager sereinement un projet transfrontalier aussi complexe.
Mais le passage du papier au chantier dépendra de trois preuves : un financement bouclé, des contrats fermes de fourniture et d’achat de gaz, puis une décision finale d’investissement publiquement documentée.
Sources
- La CEDEAO donne son soutien officiel au gazoduc Nigeria-Maroc de 6 800 km
- Joint Meeting of the Energy and Hydrocarbons Ministers on the African Atlantic Gas Pipeline
- Nigeria-Morocco Gas Pipeline: Nigeria and Morocco in talks to expedite project
- African Atlantic Gas Pipeline Project — Environmental and Social Impact Assessment
- Connecting West Africa through Regional Power Integration and Expanded Electricity Access
